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  QUAND LA MONNAIE DE PARIS VENDAIT LES RARETÉS DE CASTELSARRASIN...

vendredi 29 septembre 2006

Les circonstances dans lesquelles l’atelier de Castelsarrasin a frappé des pièces de 1 franc et de 2 francs en argent au début de la première guerre mondiale, sont bien connues* . La percée rapide des troupes allemandes en direction de Paris en août 1914, décida l’Administration des Monnaies et Médailles à évacuer partiellement l’atelier de Paris, et une partie des équipements (à savoir cinq presses monétaires) et du personnel technique (à savoir une trentaine d’ouvriers) en direction du Tarn-en-Garonne, suffi-samment loin des hostilités, à Castelsarrasin, chef-lieu de ce département, où un atelier complet fut complètement installé et devint opérationnel dès le 21 septembre 1914. Une décision du Ministre des Finances du même jour précisa que les émissions de cet atelier devraient porter la lettre C, afin de les distinguer des émissions de l’atelier de Paris. Cet atelier ne connut qu’une activité éphémère, et fut fermé dès le 15 novembre 1914, lorsque la menace d’une occupation de Paris par les Allemands fut écartée.

Pendant ses quelques huit semaines d’activité, l’atelier de Castelsarrasin frappa 43.421 pièces de 1 franc et 461.647 pièces de 2 francs, soit une valeur faciale totale de 966.715 francs, ce qui revient à une production hebdomadaire de quelques 120.000 francs. Ce chiffre paraît négligeable par rapport à la production hebdomadaire de l’atelier de Paris en 1914, frappant pour quelques 600.000 francs par semaine, en pièces divisionnaires d’argent (50 centimes, 1 franc et 2 francs), chiffre qui passa à environ 1.650.000 francs par semaine en 1915, pour atteindre presque 3.000.000 francs par semaine en 1916. Ces montants montrent bien que les émissions de Castelsarrasin n’ont pu avoir une grande influence sur la circulation globale, ceci encore dans l’hypothèse - dont nous allons vérifier la validité ci-après - que ces pièces aient effectivement été mises en circulation. Ce qui est certain - vu l’évolution des émissions des pièces divisionnaires en argent - est que les besoins en numéraire étaient énormes. Par ailleurs, les pièces en argent des années 1914 et ultérieures se rencontrent encore en grande quantité, ce qui semble prouver qu’elles ont bel et bien été frappées à l’époque pour être mises en circulation, et non pas pour être stockées dans les réserves de la Banque de France, comme garantie des billets de banque. Plus précisément, la pièce de 2 francs 1914C, sans être aussi commune que les pièces de l’atelier de Paris de ce millésime, n’est certainement pas rare, et se trouve facilement en état circulé et non-circulé.

Il en est évidemment tout autrement de la pièce de 1 franc 1914C, mais celle-ci - dont la rareté absolue ne se discute pas - semble être relativement beaucoup plus rare encore en état circulé qu’en état superbe ou FDC. Autrement dit, presque toutes les pièces de 1 franc 1914C sur le marché semblent n’avoir jamais circulé. Plusieurs hypothèses peuvent être avancées pour expliquer ce phénomène, à commencer par celle selon laquelle ces pièces étaient déjà thésaurisées par le public dès leur émission. Il semble cependant peu probable que la population fût à l’époque consciente de la rareté de la pièce de 1 franc 1914C, remarque ne permettant cependant pas de nier d’une manière certaine la validité de cette hypothèse. Autre hypothèse : ces pièces n’ont pas été mises en circulation dans leur intégralité, et une partie au moins a trouvé son chemin vers le marché numismatique par après**. Des recherches dans les Archives de la Monnaie de Paris - dont le dépouillement a beaucoup profité du travail énorme d’inventoriage qu’a réalisé jean-Marie Darnis - permettent de valider au moins partiellement cette dernière hypothèse. En effet, ces Archives contiennent un dossier*, apparemment constitué à l’occasion d’une lettre qu’une dame de Cannes écrivit, le 2 décembre 1930, à l’Administration des Monnaies et Médailles, et dans laquelle elle se renseigne sur la valeur d’une pièce de 2 francs 1914C, dont elle avait entendu dire qu’un riche collectionneur américain, ainsi que le Roi d’Italie (qui était un grand numismate), auraient payé jusqu’à 20.000 francs pour en acheter un exemplaire. M. Dailly, directeur des monnaies, lui répond déjà le 6 décembre 1930 que la valeur indiquée est tout à fait exagérée, et que ces pièces sont vendues au bureau de vente de son Administration au prix de 20 francs. Le dossier contient également une copie de la note de service n° 3.822 du 17 décembre 1929 qu’adresse ce directeur au chef du service administratif de la Monnaie, et dans laquelle il donne des instructions pour que « le chef de l’exploitation veuille bien prélever sur les matières d’argent qui vont lui être livrées**, 200 pièces dites de Castelsarrasin (100 exemplaires de 1 franc et autant de 2 francs), choisies parmi les mieux frappées, qui seront alors remises au bureau de vente pour être vendues comme pièces de collection, à un tarif à fixer ultérieurement ». Ce tarif fut déjà établi deux jours après, par la note de ser-vice n° 3.824 du 19 décembre 1929, qui fixait le prix à 20 francs pour la pièce de 2 francs et à 40 francs pour celle de 1 franc, tout en précisant en outre qu’il ne pourrait être délivré qu’une pièce de chaque coupure par client.

Ces notes de service appellent évidemment les réflexions et questions suivantes :

1) Il semblerait peu probable que le directeur de la Monnaie ait donné des instructions pour un pareil prélèvement si les pièces « dites de Castelsarrasin » avaient été mélangées aux autres pièces à refondre : un pareil prélèvement eût alors supposé un dépouillement pièce par pièce, dont le travail n’aurait nullement été en rapport avec la recette à prévoir pour un total de 100 × 20 + 100 × 40 = 6.000 francs. Peut-on, par conséquent, en conclure que les pièces de Castelsarrasin pouvaient toujours être facilement distinguées des autres, étant donné qu’elles se trouvaient encore d’une manière ou d’une autre dans un emballage distinct ? D’ailleurs, le fait que le Directeur insiste pour que l’on prenne des pièces « choisies parmi les mieux frappées » ne semble-t-il pas confirmer cette conclusion ? Dans l’affirmative, cela voudrait dire qu’au moins une partie des pièces, frappées à Castelsarrasin, n’était pas entrée dans la circulation.***

2) Si l’Administration des Monnaies et Médailles pouvait disposer, encore en 1929/1930, d’une manière ou d’une autre d’un (petit) stock de pièces « dites de Castelsarrasin », est-ce que les ventes totales en ont alors été limitées aux 100 exemplaires de chaque coupure dont font mention les notes de service des 17 et 19 décembre 1929, ou de pareilles ventes ont également eu lieu à d’autres époques ?

3) Les 100 exemplaires de chaque coupure, transmis au bureau de vente, ont-ils effectivement été vendus ? Le prix pour la pièce de 1 franc était certainement très avantageux, celui de la pièce de 2 francs semble l’être dans une mesure beaucoup moindre.

Les Archives de la Monnaie de Paris ne permettent pas de donner une réponse définitive à toutes ces questions, au moins sur la base des recherches que nous avons effectuées. Nous ne pouvons que recommander à tous les autres collectionneurs de nous imiter et de poursuivre des recherches aux Archives de la Monnaie. Nous ne saurions trop leur dire le plaisir qu’elles nous ont donné.