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  Les chiffres de fabrication

vendredi 29 septembre 2006

MP : Laurent Schmitt, vous venez de passer plusieurs mois aux Archives de la Monnaie de Paris et bien des chiffres d’émission que vous avez donné à l’Argus du Franc sont différents de ceux précédemment publiés par d’autres auteurs. Pourquoi ?

LS : Les cas sont très variés mais avant tout - définition - qu’est-ce qu’un chiffre d’émission pour un numismate ?

C’est la quantité de monnaies mises en circulation pour un millésime et un atelier précis.

Il s’agit donc d’une logique complètement différente de celle des registres comptables de la Monnaie. Ces derniers se préoccupent avant tout de savoir combien de monnaies ont été fabriquées durant une année comptable précise, mais sans distinction de millésime. L’histoire du franc voit souvent ce type de situation :

En 1853, 260 363 pièces de 5 francs (F.330) furent frappées entre le 23 août et le 9 novembre en 16 délivrances, mais ces monnaies ne furent pas fabriquées aux coins de cette année là. Elles furent frappées aux coins de l’année précédente, c’est-à-dire au type de Louis-Napoléon Bonaparte (F.329) alors que l’Empire avait été proclamé plus de 9 mois avant.

De 1961 à 1966, plusieurs centaines de millions de pièces de 1 Centime à 1 Franc furent fabriquées à Beaumont-le-Roger, sans marque distinctive d’atelier.

En 1959, 62 320 000 pièces de 1 Franc (F.226/2) furent en fait fabriquées avec des coins de l’année suivante (1960), dont 13 505 000 pièces pour le seul atelier de Beaumont-le-Roger. La production totale du millésime de 1960 fut de 406 375 000 ex. Par contre en 1979, on frappa 1 680 000 pièces de 1 franc au millésime de l’année 1978 (F.226/19).

Nous avons donc dans les textes des monnaies fantômes qui ont été frappées une année mais portent le millésime d’une année précédente.

MP. Cela impose donc de tout recalculer !

LS. Bien entendu car non seulement certaines années n’ont pas été frappées du tout mais dans de très nombreux cas, les coins nouveaux sont arrivés en retard : janvier, mars, voire juin ! Il faut donc recalculer jour par jour jusqu’à l’arrivée des nouveaux coins pour connaître l’émission complète de l’année précédente !

MP : Et le déduire de l’année en cours.

LS : Bien sur ! Il faut aussi signaler les refontes officielles qui sont parfois totales pour une émission. Il faut aussi calculer les changements de différents qui accompagnent le changement de Maître d’atelier : il y a donc pour une même année deux pièces avec deux différents, l’un d’eux étant parfois extrêmement rare pour des Maîtres ayant changé en fin d’année !

MP : Si certains de vos chiffres sont très différents de ceux précédemment publiés, d’autres ne diffèrent que de quelques unités. Pourquoi ?

LS : Les chiffres d’émission intéressent les collectionneurs car ils donnent une idée de la survivance possible et donc de la rareté relative des émissions. Bien entendu cette survivance est si faible - on suppute une pièce sur deux mille pour les deux francs du début XIXème - que des chiffres globaux arrondis pourraient suffire. Mes prédécesseurs ayant tenté de donner des chiffres à l’unité près, j’ai voulu que mes chiffres soient vraiment exacts. Les frappes monétaires sont réparties par "délivrances" ou séries de fabrication pour lesquelles le Maître de l’atelier procède à des contrôles en prélevant quelques dizaines ou centaines d’échantillons qui sont vérifiés et refondus pour vérification du titre, de la masse métallique. Il est donc clair que ces monnaies refondues n’ont jamais été mises en circulation et qu’il faut soustraire les échantillons du total mis en circulation. Si un chiffre n’est pas approximatif mais précis, il faut qu’il soit exact.

MP : Tous les chiffres que vous donnez sont donc précis et justifiables.

LS : Chaque chiffre est justifiable à l’unité près et lorsque les données manquent parce que les registres sont incomplets, je l’ai précisé clairement sans tenter d’inventer un chiffre.