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  MONNAIE ET COMMUNICATION

vendredi 29 septembre 2006

On dit souvent que la Monnaie est née dans un temple. Certes, les premières monnaies que nous connaissons portent des symboles religieux et ce n’est que bien plus tard que nous verrons apparaître des symboles politiques, plus tard encore des portraits de personnages vivants.

Certes, les symboles religieux antiques ne sont guère évidents pour nous, les religions ont bien changé depuis la Grèce antique, mais un minimum de recherches montrent le Soleil derrière le lion, la Lune derrière le taureau, la déesse guerrière Athena sur les monnaies d’Athènes… certaines villes sont encore plus explicites avec Hiérapolis Bambyce qui représente non seulement la Dea Syria mais encore des scènes liturgiques de processions.

Si la Monnaie est née dans un temple, elle est surtout née d’une idée : celle d’individu. Individu ? Personne se définissant par elle-même et non par sa tribu, sa religion, sa lignée ou son territoire d’origine. Cette idée, héritée de la philosophie grecque, nous est devenue tellement naturelle que nous n’avons même plus conscience à quel point elle est révolutionnaire. Pour simplifier l’explication du lien entre la Monnaie et l’individu, une démonstration par l’absurde

Quels sont les peuples, au niveau technique suffisamment développé, à l’économie suffisamment diversifiée, qui n’ont jamais eu de monnaies ? Les Égyptiens, les Incas, les Aztèques, les Japonais jusqu’à Meiji (1870) pour ne citer que ceux-là. Leur caractéristique commune est d’être des théocraties, donc des terres gouvernées par un dieu, (et non comme on l’entend trop souvent, gouvernées par des prêtres). Pharaon est dieu incarné, l’Inca est le dieu-soleil, l’empereur du Japon est le descendant direct d’Amaterasu, la déesse du Soleil. Le dieu règne directement, même si le clergé remplit un rôle très important ; le dieu est tout puissant et « possède » le pays et les habitants, seules apparences de la propriété sont déléguées aux habitants - en réalité, ils ont seulement la possession d’une terre, d’une maison, d’une marchandise, ils n’en ont pas la propriété. Pour les puristes, il existe une monnaie, et une seule, de l’époque des pharaons, le statère d’or de Nectanebo : les textes anciens nous apprennent que cette monnaie fut frappée pour payer des mercenaires grecs, embauchés dans le cadre de l’une des nombreuses guerres civiles de la fin de l’Égypte pharaonique, juste avant son effondrement entre les mains d’Alexandre. C’est l’idée d’individu - donc de personne autonome, complètement séparée de son dieu - qui va faire émerger l’idée de propriété individuelle et donc son moyen d’échange et de stockage, la Monnaie.

La question qui vient immédiatement à l’esprit : comment faisaient-ils ? L’Égypte et l’Empire Inca comptaient des millions d’habitants, leurs économies étaient largement spécialisées, comment faire sans la Monnaie ? Il semble tout d’abord que les structures de base aient été largement communautaristes, on a même parlé de « communisme primitif » pour décrire l’organisation inca, ce qui diminuait largement les besoins d’échange. Il semble aussi que les transactions aient été, dans des époques où l’alimentation est quand même le besoin fondamental, souvent évaluées en biens agricoles. Lorsque Salomon paye les architectes phéniciens qui construisent le Temple, il verse 7,3 millions de litres de blé et d’huile et vingt villages de Galilée. Nous sommes alors vers mille avant J.-C., la Monnaie n’existe pas encore, et nous remarquons à quel point l’idée d’individu que nous avons mise en avant comme corollaire de la Monnaie est très loin : on a aussi peu demandé leur avis aux habitants des vingt villages sur leur changement de « propriétaire » qu’on le ferait aujourd’hui en vendant un troupeau de bétail.

D’une manière générale, nous pourrions appeler le mode d’échange de ces époques le « troc triangulaire ». Dans un système de troc pur, on échange directement un bien contre un autre. Dans ce système nettement plus perfectionné, on échange des biens par rapport à une valeur commune de référence, par exemple le lingot de bronze, une mesure de blé, un mouton… n’importe quel bien fongible (donc remplaçable par n’importe quel autre de la même sorte, tous les moutons, béliers et bêtes de concours exclus, sont pratiquement identiques). On aura donc qu’une terre vaut cent moutons, qu’un sac de blé vaut un mouton….. Contrairement à tout ce que l’on peut lire comme âneries sur les monnaies primitives, le mouton dans ce cas n’est pas une Monnaie, c’est une référence, ce qui est complètement différent. Une Monnaie est un objet marqué du sceau d’une puissance politique qui en garantit la valeur et la légitimité, destiné à circuler entre des individus sur une région géographique donnée, celle-ci pouvant être fluctuante, au gré des conquêtes ou défaites de la puissance politique, voire être acceptée en dehors de cette zone. Pour des raisons pratiques, ces objets seront dès le début en métaux précieux, non pour la rareté de ces métaux mais parce qu’ils sont inoxydables et peuvent donc être enterrés sans dommages.

La Monnaie, dont nous venons de voir qu’elle n’existe pas dans les systèmes théocratiques, quelque soit leur degré de développement technique et économique, apparaît au sixième ou septième siècle avant J.-C., en Asie Mineure grecque. Il est bien entendu encore plus difficile de dater l’apparition de l’idée d’individu. Si Platon et Socrate sont évidemment inintelligibles sans l’idée d’individu, on peut déjà penser qu’Homère, 1000 avant J.-C., nous donne avec Ulysse l’illustration parfaite de l’individu qui choisit son chemin, louvoyant habilement entre les dieux, les monstres et les hommes, afin d’accomplir son destin personnel. La Démocratie apparaît à Athènes en 531 avant J.-C., lors du renversement de la tyrannie des Pisistratides. Si la Monnaie est le moyen pour l’individu de contrôler et de stocker le produit de son travail et de son ingéniosité, la Démocratie est le moyen pour lui d’exprimer ses choix personnels et d’infléchir son destin en pondérant les choix des autres individus du groupe. Les dieux ayant définitivement perdu le contrôle, un mécanisme de remplacement devait être inventé : après la Monarchie ou la Dictature, ce sera la Démocratie.

Nous constatons donc la naissance presque simultanée dans la même région du Monde, dans la même culture, de trois des idées maîtresses de notre monde moderne. Hors quelques régions arriérées ou mafieuses, tous les peuples de notre planète ont choisi - sous des formes plus ou moins directes - la Démocratie, tous reconnaissent, au moins théoriquement, les Droits de l’individu, et la Monnaie s’est imposée à un tel point que, sauf quelques communautés de post-soixante-huitards éleveurs de chèvres ou communautés religieuses fermées, il ne nous est plus possible d’imaginer un monde sans Monnaie.

Ayons une pensée pour la civilisation grecque et lisons « Pourquoi la Grèce » de Jacqueline de Romilly : connaissons nos racines.

Outre sa fonction d’échange et de stockage de la valeur, la Monnaie va prendre presque immédiatement une fonction radicalement nouvelle : elle va permettre de communiquer. Quoi ? Des messages, du Sens. Dans quelles directions ? Des gouvernants aux gouvernés. et à l’intérieur de l’ensemble du groupe.

La question de la Communication ne se posait guère avant la Révolution individuelle : pour qu’il y ait communication, encore faut-il qu’il y ait des individus. Revenons à Salomon et à ses vingt villages donnés aux Phéniciens, on ne voit pas très bien la Communication entre le pouvoir politique et ses administrés. Dans la cité grecque, il en va bien entendu tout autrement, nous sommes entre individus et une communication entre le pouvoir et les citoyens, entre les citoyens entre eux, à l’intérieur du groupe, devient non seulement nécessaires mais essentielle. Sans ciment religieux ou tribal, la Monnaie va servir à renforcer la cohésion entre individus du même groupe.

Qu’est-ce qu’une communication ? C’est la transmission d’un message, voir simplement d’une identité (je suis comme tu es) ce qui implique un émetteur - conscient d’émettre - un message, qui peut être distordu au passage, et un récepteur qui peut d’ailleurs tout à fait, ne pas être conscient qu’il reçoit un message même s’il le perçoit inconsciemment.

Commençons par le plus simple : la propagande. Les auteurs ont remarqué depuis longtemps, Mommsen au moins, que les sujets des revers des monnaies romaines avaient une fonction d’information à l’égard de la population : le portrait de l’empereur, ses titres, ses activités : l’empereur a voyagé, l’empereur a vaincu des peuples rebelles, l’empereur a un héritier…. Bref, les fonctions que remplissent chez nous le journal télévisé et les affiches électorales, la propagande factuelle du pouvoir. L’émetteur est actif, le message ne peut être distordu, tellement il est basique, les récepteurs sont conscients de recevoir un message. Nos monnaies actuelles ne remplissent plus ces fonctions pour des raisons simplement pratiques : si une monnaie ou un billet étaient émis chaque fois qu’un président visite un pays étranger ou signe un gros contrat commercial, nous aurions des centaines de pièces et billets différents : les faussaires se dépêcheraient d’émettre le voyage de Chirac au Béloutchistan occidental ou la vente d’un Airbus aux Papous : personne ne remarquerait l’escroquerie parmi trop de billets différents. Chez les Romains, ce problème ne se posait pas : la valeur de la monnaie dépendant de son contenu métallique, le thème n’était pas pertinent pour reconnaître l’authenticité. La fonction de propagande directe sera assurée plus tard par un objet monétiforme : la médaille. La série des médailles de Louis XIV est la plus belle illustration d’une propagande personnelle métallique, Auguste et Hadrien, empereurs de Rome, étant presque relégués au rang d’amateurs doués par les centaines de médailles frappées par le Roi Soleil.

Bien entendu, les fonctions de propagande du pouvoir sont assurées à notre époque par des outils infiniment plus puissants et rapides : presse écrite, télévision, radio, la propagande monétaire directe n’est plus nécessaire.

Toujours chez les Romains, un mode de communication monétaire déjà plus subtil, l’invocation religieuse. Il est fascinant de remarquer chez les Romains le lien entre le choix des revers religieux - Mars ou Jupiter, par exemple, sont des sujets religieux, et la vie de l’empire et même de l’empereur. Celui-ci part-il en guerre que nous voyons débarquer Mars sur les monnaies ; est-il malade que Salus est appelé à la rescousse sur les revers, l’impératrice est-elle enceinte - ou souhaite-t-elle l’être - que nous avons Venus Genitrix. Tout se passe comme si la monnaie était à la fois une prière et un appel à la prière pour la population, une communication entre les hommes et les dieux. Ce type de communication ne se retrouve plus aussi « technique » après Rome et ses dieux spécialisés mais pensons aux monnaies royales françaises. « Agnus Dei qui tollit peccata mundi, miserere nobis », Agneau de Dieu qui porte les péchés du Monde, prend pitié de nous : n’est-ce pas la légende du Mouton d’or ? « Christus Regnat Christus Imperat Christus Vincit » : Christ Règne, Christ Commande, Christ Vainc : n’est-ce pas la légende des écus d’or royaux ? « Sit Nomen Domini Benedictum « Que le nom de notre Seigneur soit Béni » : n’est-ce pas la légende des écus d’argent des rois Louis ? Ces monnaies ne sont-elles pas aussi des prières ? Le message religieux des monnaies va disparaître avec le temps mais présentera de longues résistances : n’oublions pas que nos monnaies « laïques » du XIXe siècle, de Bonaparte à la Troisième République porteront jusqu’en 1906 la tranche en « Dieu Protège la France », à la fois certitude et espoir….

N’oublions pas que billet ou pièce, la numismatique est une : nomisma, en grec, n’a pas de véritable équivalent en français, monnaie, devise, valeur sont incomplets, sa traduction est mieux assurée par l’anglais « currency ». Nous traiterons donc indifféremment de la communication par la Monnaie, qu’elle soit pièce ou billet. Remarquons à ce propos que, de nos jours, la véritable Monnaie est papier : aux billets les grands graveurs, la sécurité maximale, les couleurs et les thèmes élaborés. L’évolution des billets et des pièces a été opposée : les billets ont commencé par être austères, ils ont rapidement gagné ce que les monnaies perdaient de diversité, d’Art, de Poésie. Les billets regroupent les hautes valeurs faciales, les pièces ne sont plus qu’un appoint : collectionner la numismatique de la cinquième République en se limitant à la Semeuse et en ignorant le 100 NF Bonaparte ou le 20 francs Debussy, c’est n’avoir qu’une vue tronquée de notre Monnaie.

Pour savoir si nous sommes en présence d’une communication ou d’une simple caractéristique technique, un test simple : est-ce transposable à notre époque ? De toute évidence, non, Dieu est bien mort pour les monnaies, sauf aux États-Unis ou « In God we trust », En Dieu nous mettons notre confiance, est toujours présent. En revanche bien des détails des monnaies royales sont au moins transposables, le REX « Roi » de la titulature est aujourd’hui « République Française », la date portée sur les écus d’argent se retrouve complètement inchangée sur nos billets : ces éléments de la monnaie sont des principalement des fonctions, il n’ont pas de vraiment de Sens en propre. N’a de Sens, bien entendu, que ce qui communique.

Plus les sociétés deviennent complexes et leurs populations « sophistiquées », plus les messages sont symboliques et n’ont plus besoin d’être explicites. Dès que nous entrons dans la période du papier-monnaie, la communicxation ne repose plus seulement sur le thème, les légendes et le style de gravure mais aussi sur le choix des couleurs et le graphisme, tant pour le lettréage que pour les illustrations devient très complexe et riche.

Repartons au Moyen-Age et voyons les symboles récurrents des écus d’or royaux pendant quatre siècles : la croix d’un coté, l’écu de l’autre. Ce type initié par Saint Louis décrit l’essence fondamentale de la monarchie européenne : la double nature du Roi, matérielle et spirituelle. La Croix pour rappeler l’onction du Droit Divin et « Seigneur Dieu Premier Servi » qui va faire du Roi un principe et non plus un homme « Le Roi est mort, Vive le Roi », l’écu pour rappeler qu’il est aussi humain, son pouvoir matériel dans sa fonction essentielle de protection de son peuple. Que dit cet écu au bourgeois du Moyen Age ? « Celui qui te gouverne est oint par ton Dieu » et aussi « il te protège et assure ta sécurité ».

Regardez un écu royal en essayant de vous replacer dans la structure mentale de celui de vos ancêtres qui vécut à cette époque : peut-être recevrez vous la communication ?

En avançant de la communication la plus évidente à la plus subtile, nous rencontrons l’Identité collective. Incarnation de la Valeur, la monnaie doit faire partie, pour celui qui reconnaît cette valeur, de l’identité collective du groupe qui reconnaît cette valeur et auquel appartient l’individu. Nous sommes tellement baignés dans notre identité collective que la manière la plus simple de comprendre en quoi nos monnaies nous parlent alors qu’elle ne disent rien à un Papou est de regarder la monnaie de peuples très différents et de chercher à transposer. Prenons un exemple caricatural mais très explicite : étudions le billet de un Lilangeni du Swaziland. Pour ceux qui n’ont pas bien suivi les crises de l’Afrique australe, le Swaziland est un pays indépendant (ONU, UNESCO, tout comme il faut) qui reçut son indépendance du Royaume Uni en 1968. C’est une monarchie assez bien gérée par rapport aux standards africains qui tire ses ressources de l’agriculture et du tourisme. Le vieux roi est mort récemment ; son fils, Sobhuza III, règne actuellement et le billet que nous allons étudier est le dernier de Sobhuza II (1899-1982). Le portrait du roi est illustré à droite du billet, avec coiffure de cérémonie, un lion et un éléphant, l’immeuble du Parlement, à gauche une sagaie et un bouclier rituels. Au revers, une rangée de jeunes filles torse nu, en pagne : les dernières épouses du roi qui a pratiqué la polygamie sur une très grande échelle. Il eut 112 femmes légitimes et 600 enfants reconnus. Vous pouvez voir ce billet en couleurs et en grand format à http://www.cgb.fr/billets/b19/b1900... . En termes symboliques, le message est : « Celui qui vous gouverne est un courageux guerrier, âgé et sage, il saura vous protéger dans la loi et les forces de la nature sont ses alliées. Viril, il pourra assurer la succession du pouvoir et l’accroissement de la population, c’est un modèle pour tous les swazilandais. » Reprenons les symboles et transposons-les directement sur un billet français : Portrait de Chirac à gauche portant les insignes de grand commandeur de la Légion d’Honneur, au centre un loup et un ours, la Chambre des Députés, à droite un missile intercontinental et un bunker entrecroisés, au revers, un échantillon de la collection de maîtresses du Président, en petites tenues. Radicalement impensable et la preuve que le billet du Swaziland communique bien à ses utilisateurs un « modèle de société » qui leur est spécifique, comme, a contrario, nos billets communiquent sur notre modèle de société qui nous est également spécifique.

Qu’est-ce qui définit un groupe humain ? Le plus souvent la langue, la localisation géographique, dans certains cas la religion ou l’origine ethnique, un système juridique et politique accepté en commun et dans tous les cas le fait de reconnaître la même monnaie. Encore une démonstration par l’absurde : pensons à tous les pays où le dollar américain circule en parallèle de la monnaie officielle et imaginons que l’on propose à tous ces amateurs de dollars de devenir immédiatement citoyens de plein droit des USA, sans formalités, à condition de perdre leur nationalité d’origine, bref de changer de « clan ». On peut penser raisonnablement que 90% au moins abandonneraient leurs groupes d’origine pour rejoindre le groupe américain. La monnaie dont on reconnaît la valeur définit le groupe réel auquel on se réfère et que l’on reconnaît comme assurant la prospérité et la protection, beaucoup plus que la langue, l’origine géographique ou même la religion. Voila pourquoi la Monnaie communique : son message est le fédérateur, le plus petit commun dénominateur du groupe qui l’utilise. En cela, la monnaie est un outil identitaire d’une extrême puissance et importance, devenu tellement habituel chez nous (2400 ans d’utilisation ininterrompue…) que nous n’avons même plus conscience de son rôle de pierre angulaire. Il ne faut pourtant pas oublier que ce sont les règles sociales qui ne nécessitent pas de lois pour se faire respecter qui sont les plus puissantes, les plus importantes et certainement les plus dangereuses entre les mains d’apprentis sorciers.

On peut facilement analyser les messages émis par nos monnaies : il suffit de se placer mentalement en dehors de notre propre cadre de pensée et de regarder avec les yeux d’un étranger. On retrouve alors les messages fondamentaux de toute monnaie : « ceux qui ont émis cette monnaie sont fiables et honnêtes, ils font partie de votre groupe et en partagent les valeurs et les espoirs, ils assurent prospérité et sécurité dans le cadre des mentalités reconnues, maintenant et dans le futur ».

La place nous manque pour développer en exemples : toute monnaie peut servir de support à ce type d’analyse symbolique de son message. Pourquoi en France une Semeuse ? Quel message envoie cette semeuse ? Est-elle imaginable sur la monnaie d’un autre pays, si oui, lequel et pourquoi ?

Nous nous limiterons donc à une seule analyse, celle d’une monnaie qui n’existe pas encore mais qui nous concerne directement : l’euro. Nous n’allons pas faire une lecture politique de ces billets, ce qui n’est pas notre propos mais une analyse symbolique : chacun en tirera ses propres conclusions. Vous pouvez voir les modèles des billets prévus et les explications symboliques officielles sur le site de la Banque de France à http://www.banque-france.fr/fr/euro... ; vous pourrez aussi les trouver à http://www.euro.ecb.int/fr/section/... sur le site de la European Central Bank, Frankfurt am Main.

Quels sont les explications symboliques officielles fournies ? « Au recto de chaque billet, fenêtres et portails symbolisent l’esprit d’ouverture et de coopération qui règne au sein de l’Union européenne. Les douze étoiles du drapeau européen expriment le dynamisme et l’harmonie de l’Europe. Au verso est représenté un pont, symbole de la coopération et de la communication étroites entre les peuples européens ainsi qu’entre l’Europe et le reste du monde. » (citation exacte extraite in extenso du site de la European Central Bank).

Avant de décortiquer cette profession de foi, un coup d’œil sur le graphisme et les couleurs. Ils sont techniquement bien conçus en lisibilité et ne risquent pas d’entraîner d’erreurs de lecture. Les graphismes, strictement réalisés sur ordinateurs, sont complètement déshumanisés : pas une courbe qui ne soit mathématiquement parfaite et rigoureuse, pas un seul trait visiblement tracé par une main humaine (si, la signature du Président de l’ECB). Les couleurs semblent avoir été calibrées avec le souci de créer une ligne « industrielle ». Nous n’avons pas encore les vrais billets et ne pouvons les regarder que sur les écrans d’internet mais aucune des nuances choisies dans chaque couleur ne semble pouvoir se rapprocher d’une couleur visible dans la nature et qui pourrait être familière à un humain d’Europe. Il est néanmoins possible que de telles couleurs existent dans la nature mais dans ce cas, uniquement sur des crustacés abyssaux, des batraciens mutants ou des méduses.

Bref, au départ pour des raisons de sécurité et d’utilisation la plus large possible, certainement très louables, ces billets sont volontairement des produits industriels totalement aseptisés, avec lesquels aucun citoyen européen ne pourra trouver le moindre lien affectif, ne serait-ce qu’une couleur familière ou la trace de l’intervention d’un être humain. Quel est le message ? Ce n’est plus Euroland mais Robotland : il n’y a pas de message, ces billets ont été conçus pour des machines à compter, pas pour des êtres humains.

Passons à l’analyse symbolique. Inutile au premier abord de disséquer les représentations puisque nous disposons des intentions des créateurs. Les mots clés sont « l’esprit d’ouverture et de coopération », « coopération et de la communication étroites entre les peuples européens », « coopération et de la communication étroites entre l’Europe et le reste du monde ». Bien sûr, on trouve aussi « douze étoiles du drapeau européen expriment le dynamisme et l’harmonie de l’Europe » mais si douze étoiles en cercle symbolisent le « dynamisme et l’harmonie de l’Europe », alors n’importe quoi peut symboliser n’importe quoi….

Revenons aux mots-clés du message : ouverture, coopération, communication. Louables intentions. Mais que demandent les peuples ? Prospérité, Sécurité, maintenant et dans le futur. Les mots clés du message, aux yeux d’un utilisateur citoyen européen quelconque, ne sont pas positifs et sécurisants pour lui mais pour l’Autre, n’importe quel autre, celui qui bénéficiera de l’ouverture, de la coopération et de la communication. Promettre la coopération et l’ouverture - merveilleux - mais nous ne vivons pas dans un conte de fées et tout citoyen européen voit chaque matin son journal rempli de situations de conflits, de dangers et d’agression, comme c’est le cas depuis que le monde est monde. Envoyer un message de coopération et d’ouverture, n’importe quel boy-scout et la sagesse populaire savent que c’est une excellente méthode pour se retrouver agressé. Où est le message de « Prospérité, Sécurité, maintenant et dans le futur » ? Quel message recevez-vous ?

Quel message auraient-ils du envoyer ? Celui de la grandeur de l’Europe, dans des billets en couleurs franches, signés par des dessinateurs humains, consacrés aux héros de l’Europe, qu’il s’agisse de Bach, Picasso, Mozart ou Léonard de Vinci : rien qu’en musiciens et en peintres, on pouvait illustrer les gloires de l’Europe et de l’Humanité sur des centaines de billets…. Là, le message européen aurait été perçu et l’euro aurait eu sa chance.

La Monnaie communique aussi à l’insu de ses créateurs… et dans le cas de l’euro, c’est particulièrement grave. Quel est le premier reproche adressé à l’euro ? D’être le représentant d’une zone économique avant d’être le représentant d’une entité politique, alors que toutes les unions monétaires du passé à signes monétaires uniques (donc pas l’Union Latine, qui conservait les signes identitaires propres à chaque pays dans ses émissions) sont venues après des unions politiques. Qu’il s’agisse du tétradrachme d’Alexandre, du denier romain, du dinar islamique, tous furent installés après une union politique. L’euro est une union monétaire avant une union politique : il est donc particulièrement grave que la communication de l’euro soit au mieux inintelligible, au pire répulsive, car elle peut ruiner les chances d’une union politique réelle, efficace et qui puisse apporter aux peuples européens « Prospérité, Sécurité, maintenant et dans le futur ». A l’aube d’un nouveau millénaire, entrés dans le XXIe siècle, nous allons perdre l’un de nos principaux symboles identitaires, celui de notre monnaie qui, il suffit de regarder LE FRANC ou le livre de Claude Fayette, communiquait fortement sur notre identité collective et portait de plus notre nom. Nous attendons un message, orphelins de notre identité française, d’une nouvelle monnaie qui ne nous en propose aucune. La recherche du Bonheur est la démarche essentielle de l’Homme, elle ne se décrète pas, elle se construit lentement, réflexion après émotion. Née des fruits de la pensée, elle repose sur la Communication entre les hommes, donc sur une monnaie qui communique. Les femmes et les hommes de l’Europe en jugeront.