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  Les légendes en creux fautées sur les tranches des monnaies françaises en or et en argent du XIXe siècle

vendredi 29 septembre 2006

Article de Frédéric Sardin

Depuis quelques années, quelques numismates avertis ont pu faire remarquer que les monnaies du système décimal français comportaient parfois sur leurs tranches des inscriptions erronées. En ce qui concerne les tranches en relief, on se pose toujours la question de savoir s’il y a ou non un caractère intentionnel dans le fait de marquer "la France protege dieu" ou "la France protege la France". (1) S’agissant des tranches en creux, hormis pour les tranches limées et réinscrites, la question ne se pose pas. Elle a pourtant été évoquée pour l’inscription, sur une monnaie de Louis-Philippe de 1830 : "dieu protega France", le verbe ayant pu être volontairement inscrit au passé si le "E" avait été marqué entre le "G" et le "A" (22). Mais en réalité, les fautes de ce genre sont bien involontaires, dues à un système de fabrication différent et plus ancien... En effet, les tranches étaient marquées en creux par une machine inventée en 1679 par l’ingénieur Jean Castaing afin de lutter contre le rognage des espèces. Cette pratique consistait, comme le disait Molière, à "rogner les ailes avec les ciseaux de son économie", c’est-à-dire limer les monnaies sur leur tranche afin d’en retirer quelque poussière d’or ou d’argent. Louis XIV, le 12 juin 1691, avait donc confié à Castaing "le recuit, blanchissement et marque sur la tranche, même en cas de besoin pour la déformation des anciennes espèces d’or et d’argent, et pour l’entretien des balanciers et des bouilloires, cribles et poêles, qui lui seront fournis en bon état"(2). Sa machine, dite "à cordonner" (3), consiste à faire passer la tranche d’un flan entre deux réglettes où est inscrit en relief la légende à graver. L’une de ces réglettes est fixe, l’autre est amovible et entraîne le flan qui, après un demi-tour, se retrouve inscrit sur son périmètre (Cf. illustration).

La frappe des tranches était effectuée indépendamment de celle des flans, ce qui explique l’existence de tranches lisses sur des monnaies courantes (4) et d’une pièce de 5 francs de 1815 sur laquelle la légende de l’empire : "dieu protege la France *" recouvre celle de la monarchie restaurée : "domine salvum fac regem *" (5). Pour les premières, le flan a certainement échappé à la machine de Castaing, sa tranche n’a pas été frappée. Pour la seconde, les ouvriers monnayeurs, pressés par le retour au pouvoir de Napoléon pour 100 jours, ont sans doute utilisé un flan dont la tranche avait auparavant été frappée de la légende royale. En outre, ceci explique que les secteurs de l’inscription sont positionnés différemment par rapport à l’axe de chaque monnaie, contrairement aux tranches en relief (6). Ceci explique encore que les tranches des monnaies qui sont étudiées ici sont inscrites par rapport à leur face dans l’une ou l’autre position (A ou B). Précisons que l’on entend par tranche A celle qui se lit alors que l’avers de la monnaie est orienté vers le haut, et par tranche B celle qui se lit lorsque c’est le revers qui est orienté vers le haut.

La machine de Castaing sera utilisée par les ateliers monétaires jusqu’en 1831 ! alors même que l’on introduisait définitivement, pour le XIXe siècle, la tranche en relief après de nombreuses années où furent perfectionnées les machines et les frappes (notamment suite aux améliorations de Gengembre, Saulnier…). Dès lors, rares seront les imperfections dans la frappe des tranches des monnaies françaises. Les tranches en relief seront frappées en même temps que les flans. Le flan est inséré entre trois viroles inscrites en creux. Lors de la frappe des flans, le métal s’étend et la tranche est marquée. Pour autant, il faut constater que les tranches en creux des pièces d’or et d’argent ont en majorité été fabriquées selon le procédé archaïque de Castaing. Ce système est à l’origine de nombreuses tranches fautées, témoins des limites techniques liées au procédé et dont je vais faire un rapide inventaire après avoir défini les deux secteurs d’inscription.


Premièrement, il existait deux secteurs d’inscription pour graver en creux sur la tranche du flan la légende officielle du régime. Ces deux secteurs étaient apposés sur chacune des réglettes de la machine de Castaing.

Pour la 5 francs du Directoire et du Consulat (F.300) : [ garantie ] et [ nationale ]

Pour les pièces du Premier Empire (F.301 à F. 307) : [dieu protege] et [la France *]

Pour les pièces de la Restauration (F.308 à F.312) : [domine salvum] et [fac regem *]

Pour les pièces de la Monarchie de Juillet (F.313 à F.319) : [dieu protege] et [la France ***]

On peut remarquer qu’il n’y a pratiquement pas d’espace entre les lettres et les symboles de la tranche [ garantie nationale ], et la tranche des F.300, F.301, F.302, F.303 et F.304 est toujours inscrite en italique. Il s’agissait sans doute d’un moyen destiné à empêcher le ripage du flan. A cette époque, les flans étaient frappés en virole libre (sans virole) ce qui explique d’ailleurs leurs différences de diamètre (la frappe intervenant après l’inscription de la tranche). De plus, à partir de 1807, on peut remarquer des ellipses inscrites en creux à intervalles réguliers. Il s’agit peut-être de pseudocaractères intermédiaires destinés à accrocher le flan pour qu’il ne ripe pas.

Deuxièmement, les fautes sont apparues à cause de problèmes d’ajustement entre les deux secteurs. On peut le constater facilement en regardant quelles sont les fautes de frappe les plus courantes.

F.300 : Directoire et Consulat

[ garantie ] et [ nationale ] inversés (7). [ garantie ] normal et [ nationale ]doublé (8).

F.301 à F.307 : Premier Empire

[dieu protegela France *] (9). [dieu protegla France *] (10). [dieu protega France *] (11). [dieu proteglea France *] (12). [ieu protege la France *] (13). [eu protege la France *] (14).

F.308 à F.312 : Restauration

[domine salvum] et [fac regem *] inversés (15). [domine salvumfac regem *] (16). [domine salvumac regem *] (17). [domine salvufac regem *] (18). [omine salvum fac regem *] (19). [domine salvum fac regem] (20).

F.313 à F.319 : Monarchie de Juillet

[dieu protegela France ***] (21). [dieu protega France ***] (22). [ieu protege la France ***] (23). [dieu protege la France **] (24). [dieu la France protege ***] (photo).

Enfin, il faut souligner que cette liste n’est pas exhaustive. Il arrive que l’on trouve des tranches fautées beaucoup plus surprenantes : [diei protege la France ***] (25) ou [dieu prot la France *] (26), ce qui résulte de la cassure ou de l’usure prononcée d’une lettre ou d’une partie du secteur. [dieu , ltaege larofergae e ***] (27) ou [dieu protege la afraf ***] (28), parce qu’il arrive que, lors du cordonnage du flan, celui-ci patine et tourne un peu plus ou moins vite que prévu.

Les fautes d’inattention ou l’engagement politique de l’ouvrier monnayeur sont à l’origine de ces inscriptions erronées. Il faut nécessairement distinguer dans ce domaine les tranches fautées par erreur des tranches fautées intentionnellement. [dieu punira la France ***] (29), exemplaire de diamètre inférieur car limé et réinscrit. Cette monnaie est le témoin du mécontentement de certains citoyens à l’encontre de la monarchie. Ces inscriptions se retrouvent sur des écus de Charles X et Louis-Philippe, écus qui doivent être rangés parmi les "monnaies satiriques".

Je vous invite tous à examiner vos collections et à me communiquer vos trouvailles. Cette liste reste à compléter et il serait intéressant aussi d’examiner la fréquence de certaines fautes. Peut-être pourra-t-on établir, comme aux Etats-unis, un classement fiable des erreurs répertoriées avec, pour chacune d’elles, une cote de rareté. Par exemple, la tranche "dieu protegela France *" est assez commune et passe souvent inaperçue. Pour les fautes de tranche les plus spectaculaires, la monnaie se vend généralement 15 à 25% au-dessus sa cote en tant que monnaie "normale". Mais, pour le moment, ces erreurs n’ont aucune valeur particulière si ce n’est de curiosité.

N.B. : Je tiens à remercier pour leur aide précieuse MM. Prieur et Sikner.

(1) F.Sikner, "La 5 francs Cérès sans légende", N&C n°283, mai 1998 ; B.Martin, "Une énigmatique variété d’écu de Louis-Philippe frappée à La Rochelle en 1834", N&C n°284, juin 1998 ; B.Martin, "Un écu Louis-Philippe à tranche erronée : 1838 W", N&C n°301, janvier 2000. (2) Site ordonnances : http://www.cgb.fr/ordonnances/index.html (3) H.Lips, "La pièce de 40 francs au buste lauré VG 1888", N&C n°178, novembre 1988 ; M.Galléazzi, "Les monnaies de la restauration et de la monarchie de juillet", N&C n°187, septembre 1989 ; C.Delage, "Naissance et réalisation d’une monnaie", N&C n°191, janvier 1990. (4) Forum du Franc n°27 : 1 franc An 13 A, F.201/13, tranche lisse. (5) Forum du Franc n°33 : 5 francs 1815 M, F.307/94. (6) B.Martin, "Une variété de tranche inédite pour l’écu Louis-Philippe 1833 M", N&C n° , 2000. (7) Forum du Franc n°12 : 5 francs An 7 L, F.300/17. Collection personnelle : 5 francs An 6 A, F.300/8. (8) Collection Dr. Sikner : 5 francs An 8 L, F.300/24. (9) Collection Dr. Sikner : 5 francs 1813 D, F.307/64. Collection personnelle : 5 francs 1811 I, F.307/35. (10) Collection personnelle : 5 francs 1813 W, F.307/76. (11) Forum du Franc n°40 : 2 francs 1812 D, F.255/42. (12) Forum du Franc n°40 : 5 francs An 12 M, F.302/8 (Collection personnelle). (13) Forum du Franc n°14 : 2 francs An 13 A et 1807 W, F.251/11 et F.252/17. Forum du Franc n°30 : 20 francs 1813 A, F.516/30. (14) Forum du Franc n°28 : 5 francs 1813 B, F.307/61. Collection Dr. Sikner : 40 francs 1811 A, F.541/6. (15) Forum du Franc n° 22 : 1 franc 1818/22/23, F.206/19/41/46. (16) Collection personnelle : 5 francs 1824 L et 1830 M, F.309/92 et F.311/48. (17) Forum du Franc n°38 : 5 francs 1820 A, F.309/48. (18) Collection personnelle : 5 francs 1815 M, F.308/22. (19) Forum du Franc n°33 : 5 francs 1815 M, F.308/22. (20) Collection personnelle : 5 francs 1827 MA, F.311/10. (21) Forum du Franc n°24 : 5 francs 1831 D, F.315/17. Collection Dr. Sikner : 5 francs 1831 A, F.315/14. Collection personnelle : 5 francs 1830 W, 1831 L et 1831 D, F.313/4, F.315/21 et F.319/2. (22) Forum du Franc n°9 : 5 francs 1830 B, F.313/2. (23) Forum du Franc n°38 : 5 francs 1831 Q, F.319/7. (24) Collection personnelle : 5 francs 1831 B, F.315/15. (25) Forum du Franc n°33 : 5 francs 1831 MA, F.315/23. Collection Dr. Sikner : 5 francs 1831 B, F.315/15. (26) Forum du Franc n°41 : 5 francs 1811 K, F.307/36. (27) Collection personnelle : 5 francs 1831 B, F.315/15. (28) Forum du Franc n°11 : 5 francs 1831 B, F.315/15. (29) VSO Albuquerque, 5 juin 1994, n°1016.