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  LES COINS CASSES

vendredi 29 septembre 2006

Les coins cassés forment une immense famille de variétés. Un coin monétaire, après avoir été neuf, va s’user et se couvrir de velours. Au XXe siècle, il est alors repoli, s’use de nouveau. Le processus va recommencer avec de nouveau la formation de micro-ondulations dans les plats du coin (qui vont former le velours dans les champs de la monnaie), puis de nouveau l’ouvrier monnayeur... et ainsi de suite jusqu’à la mort du coin. Celle-ci peut advenir brutalement, rapidement ou lentement, marquant dans chaque cas les monnaies produites d’une manière particulière. La mort brutale du coin : il casse complètement et d’un coup. Je n’ai jamais vu de monnaie frappée au moment où un coin casse.... mais il faut supposer que l’aspect doit en être plus que bizarre. La mort lente du coin est simplement l’usure... le coin est passé lentement du « fleur de coin » où tous les détails sont aigus, au coin normal à la qualité de frappe standard pour terminer par le coin « mou » où les détails s’estompent. Dès que l’ouvrier monnayeur estime que le coin est trop mou, il le retire et le détruit. La mort progressive du coin : il se fêle et une fissure d’abord toute petite commence de s’élargir. Nous voyons souvent des monnaies avec des cassures de coin. Celles-ci sont faciles à repérer et à différencier des rayures : la trace de cassure de coin est en relief (puisque la fissure est en creux dans le coin) alors que la rayure est en creux sur la monnaie. Compte tenu du nombre de coins utilisés pour les émissions monétaires, il est très difficile de trouver deux exemplaires avec la même cassure de coin. On y arrive beaucoup plus facilement sur les jetons, où l’on réussi à suivre l’évolution de la cassure de l’unique coin utilisé. Sur les émissions très bien étudiées par un numismate, la description est toujours faite. Le Docteur Sikner a suivi par exemple l’évolution de la cassure de coin sur la A.E. Oudiné et montre que ce qui est une minuscule fissure presque invisible au début s’élargit et s’allonge, frappe après frappe, pour arriver au moment où le coin est mis au rebut. Bien évidemment, on ne répare pas un coin, on en change... Je ne connais pas encore de collectionneur français étudiant l’évolution des cassures de coins sur les monnaies françaises mais c’est un sport très pratiqué aux Etats-Unis. Les pièces américaines avec cassure de coin sont recherchées et l’exemplaire avec la cassure de coin la plus longue connue pour cette monnaie précise vaut beaucoup plus cher qu’un exemplaire normal. Ces différences atteignent des sommets pour les bronzes alors qu’elles sont souvent moins importantes pour l’argent et faibles sur l’or. Parmi les nombreuses demandes de renseignements que nous recevons journellement nous avons même eu celle d’un collectionneur américain qui venait d’acquérir un écu de six livres conventionnel avec une cassure de coin et qui nous demandait simplement les références du livre étudiant les cassures de coins sur les écus conventionnels.... Il a fallu lui expliquer que l’étude des monnaies françaises n’en était vraiment pas encore arrivée à ce degré de sophistication.... Les cassures de coin qui nous intéressent sont devenues de plus en plus rares avec les techniques modernes de frappe et on en trouve très peu durant la Ve République. La duplication des coins étant très facile et bon marché, ils sont systématiquement changés sans même attendre qu’ils s’usent. Un ouvrier de la Monnaie m’a dit que dans une période de frappe en très grande série (millions de pièces), plus de deux cent coins étaient utilisés par jour. Le coin cassé, en France, ne devient une variété sympathique que s’il présente une caractéristique amusante ou s’il est très important. Aux Etats-Unis, toutes les cassures de coin sont systématiquement répertoriées, font l’objet de collections spécialisées (c’est à celui qui aura la cassure la plus longue d’une variété précise, donc la « dernière monnaie frappée » avant que l’on retire le coin), et font l’objet de sites internet. Les livres consacrés aux variétés par type monétaire listent les différentes cassures de coin connues, en donne l’indice de rareté, les cotent... nous en sommes très loin ! Mais il suffirait qu’une étude sérieuse paraisse pour que ce type de collection commence de faire l’objet d’un marché actif.