Dupré Augustin

Fonction Graveur général Lieu Paris (Atelier de Dupré)


Augustin Dupré, né le 6 octobre 1748 à Saint-Etienne et mort le 30 janvier 1833 à Armentières-en-Brie.

Portrait de Dupré par David
Portrait de Dupré par Dumont

Quoi de mieux pour relater le parcours d’Augustin Dupré que de retranscrire la notice écrite par Charles BLANC. Notice qui a été lue le 26 octobre 1870, dans la séance trimestrielle des cinq classes de l’Institut de France. Charles Blanc, né le 17 novembre 1813 à Castres et mort le 17 janvier 1882 à Paris, est un historien, critique d’art et graveur français.

Par une coïncidence remarquable, à deux siècles d’intervalle, le nom de Dupré a été celui de trois artistes qui ont excellé dans la gravure en médailles, et qu’il faut regarder peut-être comme les plus habiles graveurs de notre école, si l’on se rappelle que le célèbre Varin était un Liégeois, et que son nom avant d’être francisé, s’écrivait Warin. Y a-t-il quelque lien obscur de filiation entre Guillaume et Abraham Dupré, Champenois, qui gravèrent monnaies de Henri IV et de Louis XIII, et Augustin Dupré, l’auteur des monnaies de la République ? Cela est peu probable, eu égard à la différence de leurs conditions et à la distance, alors considérable, qui séparait la Champagne du Forez. Augustin Dupré, né en décembre 1748, était le fils d’un maître cordonnier de Saint-Etienne ; II n’eut d’autre éducation que celle que l’on recevait à l’école des Frères. Son goût pour le dessin s’était prononcé de bonne heure, et chose bizarre ! les motifs habituels de ses croquis sur les cahiers et sur les murs, étaient exploits de Mandrin, dont l’histoire devenait déjà une légende.

Mandrin

Le jeune dessinateur n’était jamais plus heureux que lorsqu’il pouvait crayonner ou charbonner les combats des contrebandiers de Mandrin contre les troupes du roi. Robuste, énergique et trempé comme l’acier de son pays, Augustin Dupré semblait fait pour une carrière tout autre que celle où il devait s’illustrer. Cependant il possédait une vertu essentielle au graveur : la patience. Après quelque temps passé dans une fabrique d’armes, il en sortit pour suivre les cours de ciselure et de sculpture ouverts à Saint-Etienne par Jacques Olanier, qui entre tous ses élèves, le distingua. Quand il eut vingt ans, Augustin Dupré, sous prétexte de faire, comme un bon ouvrier, son tour de France, eut envie d’aller chercher fortune à Paris. Son père ne pouvant lui donner grand argent, le dota de deux belles paires de souliers, et le jeune homme entreprit à pied son voyage, portant sur son dos un paquet dans lequel sa mère avait glissé un rouleau de six livres en pièces de six liards. Il arriva à Lyon en 1768. Là, en visitant les églises de la ville et celles des communautés religieuses, qui étaient alors fort riches en tableaux, il crut se sentir une vocation décidée pour la peinture, au point qu’il imagina de se faire moine, dans l’intention de peindre un jour les murailles d’un cloître où il aurait trouvé le vivre et le couvert. Mais ce beau projet n’eut pas de suite, et Dupré se remit en route pour Paris.

A cette époque, on le sait, le travail n’était pas libre. Avant d’exercer un état dans une ville, on devait passer par les épreuves d’un apprentissage plus ou moins long, suivant la coutume locale, et pour parvenir à la maitrise, les aptitudes ne suffisaient point : il fallait l’obtenir à prix d’argent. Augustin entra chez un ciseleur comme apprenti au pair, c’est-à-dire logé et nourri. Il n’eut qu’au bout de six mois une paie mensuelle de six livres. Toutefois, le travail fondait dans ses mains. Il attaquait le métal avec tant de sureté, qu’il y enlevait au premier coup des copeaux à étonner les ouvriers les plus hardis. Quant au dessin, il s’y était rendu fort habile ; comment ? en étudiant le livre de Jean Cousin, où il avait appris, sans le secours d’aucun maître, les proportions du corps humain, les noms et offices des principaux muscles et les moyens géométriques d’exprimer un raccourci, moyens si précieux dans l’art conventionnel du bas-relief.

Jean Cousin et son livre

Un jour, l’ambassadeur d’Espagne entra chez le patron de Dupré, pour lui commander la ciselure de deux épées qu’il voulait offrir en présents diplomatiques. Ayant fait le tour de l’atelier, comme pour voir de ses yeux quel ouvrier travaillait avec le plus de talent et le plus de soin, il s’arrêta devant l’ouvrage d’Augustin, prit plaisir à lui voir manier l’outil, et le désigna pour l’exécution de la commande ; sur quoi le patron se récria, disant qu’il avait des ouvriers, lesquels devaient passer avant un simple apprenti. Mais l’ambassadeur insista, et le travail fut confié à Dupré. Nous avons tenu dans la main l’une de ces deux épées. Le pommeau, la poignée, la garde sont ornés de figures qui rehaussent la forme sans trop l’altérer. Celles de la poignée n’ont qu’un relief discret, afin de ménager à la main une prise facile et ferme. Sur le pommeau, l’on voit des cavaliers d’une saillie plus haute, qui sortent de la boule ou s’y enfoncent. La garde se décore de trophées arrangés en désordre, et de héros mythologiques, aux prises avec un lion et un taureau. Le style de ces reliefs n’a rien encore d’original ; les enfants sont modelés dans le goût de la Rüe et de Clodion, avec la morbidesse tant recherchée alors, et les menues dépressions la chair. Les chevaux ont des têtes fines, de larges croupes et de l’allure : les cavaliers rappellent ceux qui font le coup de pistolet dans les rencontres de Bourguignon et de Parrocel. Mais tout cela du moins, est traité d’un ciseau alerte et souple ; les proportions sont excellentes ; le dessin est su et voulu. Dupré était aussi un beau jeune homme brun, à peau blanche, avec des yeux bleus et des fossettes à la joue et au menton. Sa physionomie énergique et passionnée exprimait à la fois la ténacité et l’ardeur. Dans le temps qu’il ciselait les épées de l’ambassadeur espagnol, il fut chassé de l’atelier où il achevait son apprentissage, pour avoir plu à la fille de son maître et avoir obtenu d’elle.... un baiser. Informé de cette mésaventure, qui l’intéressait plus vivement à son protégé, l’ambassadeur retire sa commande, règle son compte, et court après Augustin pour lui faire terminer la ciselure des deux épées. Il lui loue un atelier, lui achète des outils et lui avance un peu d’argent. Mais à peine est-il installé, qu’arrivent les sergents de la maîtrise, qui saisissent l’ouvrage et les outils, au nom de la loi, car il était défendu à l’ouvrier, et à plus forte raison à l’apprenti, d’exercer autre part que chez un maître. Il fallut cette fois se cacher, se procurer de nouveaux instruments et travailler seulement de nuit. Le jour était employé à l’étude, au dessin, au modelage, et surtout à la lecture. Dupré sentait le besoin de s’instruire, et, de son mieux, il suppléait à l’insuffisance de son éducation première, en apprenant ce qu’un artiste ne peut décemment ignorer, à commencer par la fable, l’histoire, l’iconologie. Sur ces entrefaits, Turgot abolit les jurandes et les maîtrises, et la liberté du travail est proclamée par un édit. Augustin Dupré n’est encore qu’un artiste en pleine possession de son métier : bientôt la Révolution fera de lui un maître. En attendant, ce qui est remarquable, c’est qu’il reçoit toutes les impressions de son temps. Au fur et à mesure que les événements marchent, il se modifie, il se fortifie, et peu à peu, son caractère s’affirme, sa personnalité se prononce. Les six corps de marchands lui font graver le jeton qui représente Hercule s’efforçant de briser sur son genou un faisceau inflexible, avec cette devise : Vincit concordia fratum. En 1776, il frappe une médaille en l’honneur de la liberté américaine, - Ia France protège la jeune Amérique (une enfant) contre le léopard.

En 1778, Franklin lui commande son cachet : ln simplici salus, et bientôt Dupré grave le portrait de ce grand philosophe. Ce portrait est d’un assez haut relief, qui ne convient qu’aux médailles ; il est traité dans le sentiment de l’école française, qui a toujours attaché de l’importance au rendu de la chair. L’artiste en a fait sentir les méplats, la mollesse et, pour ainsi dire, le frémissement, de façon à bien dire l’âge du modèle. II a franchement accusé les touches que le doigt du temps imprime sur le visage : mais par dessus tout, il a exprimé à merveille la physionomie morale du sage américain, sa fine bonhomie, sa sagacité profonde, son air de sérénité et d’intégrité. Ce fut un vers alexandrin, composé par Turgot, qui forma la légende célèbre de cette médaille : Eripuit cœlo fulmen, sceptrumque tyrannis. (il arracha au ciel sa foudre et leur sceptre aux tyrans.) Une chose à dire en l’honneur de Dupré, c’est qu’il fut l’ami de Franklin, avant même d’avoir modelé le portrait de cet homme illustre. Franklin habitait Passy, et chaque jour il venait à Paris, le plus souvent à pied, en cheminant le long du Quai de Billy. Dupré, qui demeurait à Auteuil, suivait la même route en fumant sa pipe, et c’est ainsi que l’artiste et le savant firent connaissance et se lièrent bientôt d’amitié. De Ià, sans doute, les ouvrages consacrés par le graveur à la liberté américaine. Il faut ici rappeler, en effet, que la jeune Amérique, en lutte encore avec le Iéopard (style lapidaire), occupa longtemps les pensées de Dupré et son burin.

Déjà, en 1776, sous la légende Libertas americana, il avait symbolisé à merveille le génie américain par une tête de jeune fille, aux cheveux épars, à l’œil farouche, qui porte sur l’épaule une pique jetée en travers et surmontée du bonnet phrygien.

C’était bien là cette Liberté des savanes, sans aïeux et sans maitre, qui allait fonder une civilisation toute nouvelle et forte. Deux ans après, sur le revers de la médaille de Daniel Morgan, il représentait ce héros couronné par une figure allégorique, assez semblable aux caciques de Lebarbier, tandis qu’au revers de la médaille dédiée à l’amiral Paul Jones, il retraçait en abrégé le combat de Séraphis. Dupré, nous l’avons dit, ne devait trouver son style, à lui, que sous l’inspiration du génie révolutionnaire. Son âme était ouverte aux sentiments généreux qui animaient la France, et qui allaient bientôt l’exalter. Mais jusqu’au jour où la Révolution éclata, il demeura fidèle aux habitudes et aux formes de l’art contemporain. Un moment il imita la manière pittoresque introduite dans la statuaire par Pigalle. Je parle de ce style antique, un peu chiffonné et gracieusement faux, qui était alors en vogue parmi nos plus habiles sculpteurs. Tantôt Dupré se rapproche de Lagrenée dans la jolie médaille Amoris mutui pignus, où l’on voit la France recevant un enfant nouveau-né des mains d’un jeune homme, qui est l’amour lui-même ; tantôt il hésite entre Greuze et Fragonard, en composant le sacrifice à l’amour ; quelque fois il incline à la froide sagesse de Vien, ou bien il est séduit par la suavité et la grâce tendre de Prudhon, et il y a dans son œuvre telle pièce d’orfévrerie - une broche en forme de bouton – qu’on prendrait pour un dessin de ce maître, repoussé au ciselet. Deux femmes se penchent timidement pour réveiller un amour endormi. Elles sont revêtues de draperies aux plis fins, qui enveloppent la forme sans trop l’accuser ; la touche du ciseau est douce, grasse, empreinte de chaleur. C’est un morceau exquis. Le bas-relief est une convention admirable, et de tous les ouvrages de l’artiste, c’est peut-être celui où il entre le plus d’art. Les anciens se sont abstenus d’y marquer la perspective. Ils ont toujours considéré le champ du bas-relief comme un plan solide, et non comme pouvant représenter l’air, le ciel, l’espace. Leur goût les avertissait que si le mur de marbre ou le bronze de la médaille nous étaient donnés pour le ciel, il serait inad¬missible que les objets en relief y projetassent une ombre. La sculpture, d’ailleurs, non plus que la glyptique, ne sauraient exprimer l’éloignement par la dégradation des teintes, si facile en peinture, parce que le jour qui frappe les premiers plans d’une médaille, éclaire avec la même force les derniers, et qu’il manquerait ainsi aux mensonges du bas-relief la complicité de la lumière. Les modernes ont usé à cette époque d’une liberté dangereuse, mais qui parfois a réussi. Augustin Dupré est un de ceux qui ont le plus hardiment reculé les limites que l’antiquité s’interdisait de franchir. Il a parcouru avec une audace qu’il ne faut pas imiter, mais avec la sûreté d’un maître, le champ élargi de son art. II est même passé d’un extrême à l’autre, variant ses procédés selon qu’il avait à graver une monnaie, dont l’épaisseur doit-être exactement maintenue au niveau des bords, ou une médaille commémorative d’événements historiques. Sous sa main, une saillie, à peine sensible au toucher, suffit pour modeler la tête de Louis XVI - celle qui devait être l’avers des écus de six livres – et cette tête, elle s’accentue, elle ressort avec autant de puissance que si elle était de haut relief ou de ronde bosse.

D’autre fois, au contraire Dupré s’est permis de multiplier les plans, mais alors seulement qu’il s’agissait de grouper un grand nombre de figures, soit dans la mêlée d’une bataille, soit dans la perspective d’une revue, comme celle de Frédéric II. Ici, le combat de Cowrens, livré en Amérique par Daniel Morgan, a été le sujet d’une médaille qui semble frémir sous le mouvement des cavaliers qui bondissent et des fantassins qui fuient dans un fond, creusé par les plis imperceptibles du métal, et où la fumée du canon va s’évanouir.

Combat de Cowrens

Là, c’est la flotte du comte d’Estaing qui déploie ses voiles dans une composition où il n’a fallu qu’une épaisseur de 2 millimètres pour que des vaisseaux juxtaposés produisent l’illusion des distances, et que l’océan figuré par quelques vagues, nous procure l’idée de profondeur. Les médailles dédiées à Franklin, à Paul Jones, à Dégalois de la Tour, et celles qui consacraient les conquêtes de la liberté américaine, l’institution de la mairie de Paris, la confédération des Français au Champ de Mars, avaient mis le talent de Dupré en relief et son nom en faveur. Alors que Duvivier était graveur-général des monnaies, on lui avait associé le ciseleur de Saint-Etienne, et plus d’une fois on avait marié, les avers de l’un aux revers de l’autre. Il avait même été question de remplacer Duvivier par Dupré ; mais celui-ci suggéra lui-même l’idée loyale d’ouvrir un concours, qui fut ouvert, en effet, par un décret de l’Assemblée nationale du 9 avril 1791. Le comité des monnaies, après avoir entendu Duvivier, Gatteaux, Bernier et Dupré, donna la préférence aux projets de ce dernier, qui furent adoptés par l’article II du décret ainsi conçu : « Le revers de la monnaie d’or, des écus et demi écus aura pour empreinte le génie de la France debout devant un autel et gravant sur des tables le mot Constitution, avec le sceptre de la raison, désigné par un œil ouvert à son extrémité. Il y aura à côté de l’autel un coq, symbole de la vigilance, et un faisceau , emblême de l’union et de la force armée. » . Les artistes les plus éminents se présentèrent au concours c’étaient Bertrand, Andrieu, Pierre Droz, Benjamin Duvivier, Nicolas-Marie Gatteaux, François Vasselon et Augustin Dupré. Les essais des concurrents furent exposés publiquement et jugés par l’académie de peinture et de sculpture. Le prix fut décerné à Augustin Dupré, qui avait obtenu quarante suffrages sur cinquante-sept votants. Il fut en conséquence nommé graveur-général des monnaies de France par décret de l’Assemblée législative du 11 juillet 1791. Dépossédé par ce jugement, Duvivier se présenta au comité des monnaies, et lui offrit les poinçons et matrices de la pièce d’un sou, aux types nouveaux qu’il avait préparés, et l’Assemblée, appréciant la générosité patriotique de cette offre, déclara qu’elle serait acceptée, et que la menue monnaie serait frappée dans les coins de l’ancien graveur général, sur le métal des cloches, avec un alliage de cuivre pur. Ici commence une phase nouvelle dans le talent de Dupré comme dans sa fortune. Désormais son burin semble conduit par le génie de la Révolution. Son dessin devient plus serré, plus ressenti, et son style plus mâle. La figure qui hante son imagination échauffée est celle de la Force. La République lui apparaît sous la forme d’Hercule ou sous les traits d’une Pallas altière et rigide, appuyée sur la lance antique ou brandissant la pique des sectionnaires. Le bonnet phrygien, la massue, le faisceau, le serpent, la couronne et le sceptre brisés sont les attributs qui se présentent à son esprit et viennent, pour ainsi dire, se creuser d’eux-mêmes dans ses coins ; mais ces objets, bien qu’inanimés, ne laissent pas que de porter l’empreinte de sa volonté robuste et le caractère de son temps. Que dis-je ? la marque républicaine, il l’a fait entrer jusque dans le tissus de métal, qui sert à la fabrication du papier, et son filigrane de l’an II, figure d’Hercule, écrite en quelque traits sommaires et superbes, ressemble à un hiérogliphe de Memphis, retouché par Michel-Ange. Tout le monde connaît la pièce de cinq francs à l’Hercule. Elle fut frappée en vertu d’un décret de la Convention, du 28 thermidor an III, dont l’article 4 dit ; « Les pièces d’argent auront pour type la figure d’Hercule unissant l’égalité et la liberté, avec la légende Union et force. Sur le revers seront gravées deux branches enlacées, l’une de chêne, l’autre d’olivier, avec la légende République française. Au centre, on lira la valeur de la pièce. L’exergue exprimera, en chiffres arabes, l’an de l’ère républicaine, la tranche portera les mots Garantie nationale.

Selon toute apparence, ce décret avait été préparé par le comité des monnaies, de concert avec le graveur-général, de sorte que le programme de la Convention n’était que la description anticipée d’une composition projetée par le graveur. On a dit que le dessin de la pièce de cinq francs, chef-d’œuvre de Dupré, lui avait été fourni par Sergent-Marceau, et Sergent lui-même s’en est vanté, sur ses vieux jours, en montrant une esquisse de sa main, conforme au programme. Ce n’est là qu’une assertion dénuée de preuve et même de vraisemblance. Sergent Marceau dessinait facilement ; il gravait avec esprit et légèreté, dans le goût de Saint-Aubin, son maître, mais il n’est rien dans son œuvre qui justifie sa reven¬dication. Au contraire, les essais que fit Dupré, avant de s’arrêter au type définitif, sont tous du même style. Or, le style, en pareille matière, prime la pensée : l’exécution passe avant tout. C’était beaucoup, sans doute, que d’avoir conçu et noué une composition si bien équilibrée et si pleine, d’avoir groupé les trois figures voulues de manière à obtenir une silhouette riche en même temps que des lignes continuées et simples ; mais l’essentiel , encore une fois, était de faire saillir ces figures par un modelé ferme et concis tout ensemble, d’exprimer beaucoup avec peu, d’imprimer enfin à la monnaie républicaine ce style concentré, laconique et fier, qui conserve en petit le sentiment de la grandeur. La concision du burin est la première loi de la gravure en médailles, de même que le laconisme est la qualité première des inscriptions. La pièce de cinq francs à l’Hercule fut frappée dans les premiers jours de l’an IV. 640,000 de ces pièces, formant une somme de 32,000,000 furent émises dans l’espace d’une année. Le décret qui en avait fixé le type et la légende établissait le système décimal et ordonnait la fabrication, en métal de bronze épuré, des pièces d’un, de deux et de cinq centimes, d’un et de deux décimes. En conséquence, les pièces d’un sou et de deux sous, dont Duvivier avait offert les coins, durent être remplacées par les monnaies décimales de Dupré. C’est alors qu’il grava ces beaux types de cinq centimes et de un décime, qui sont, à l’avers une tête de la Liberté, au revers une couronne de chêne ...

Il n’est pas sans intérêt de savoir que ce fut Mme Récamier, de chaste mémoire, qui posa pour le profil de la déesse ; mais la ressemblance individuelle, transfigurée, s’est fondue ici dans une vérité plus haute, dans cette vérité générique qui est la définition même du style.

Mme Récamier

Il existait en France, avant la Révolution, trente et un hôtels des monnaies ; mais la plupart de ces établissements n’étaient qu’un asile ouvert aux sinécures. Ils chomaient quelque fois cinq ou six années, ce qui n’empêchait point qu’on n’y payât régulièrement nombre d’officiers nommés par faveur. Il n’était pas rare de voir figurer, parmi ce personnel, d’anciens perruquiers de la cour, des jardiniers retirés, des valets de chambre du roi ou de Monsieur. En 1789, le nombre des hôtels des monnaies n’étaient plus que de dix-sept. Dupré proposa de supprimer encore ces inutiles succursales, et démontra que le seul atelier de Paris, installé dans un lieu qu’on choisirait à cause de son isolement, l’île Louviers, par exemple, pourrait entretenir la France entière de monnaies d’or et d’argent. Mais il n’obtint que la réduction des dix-sept hôtels à huit, qui furent ceux de Paris, Lyon, Bordeaux, Bayonne, Perpignan, Nantes, Lille et Strasbourg. Il va de soi que de telles réformes lui firent des ennemis irréconciliables. Plus d’une fois ces coins cassèrent sous le balancier, et il attribuait ces accidents à la malveillance. C’est ainsi que sa médaille du Pacte fédératif donna que trois mille épreuves, tandis que cent mille eussent été distribuées aux citoyens et aux soldats pour être portées à la boutonnière. Un jour, il fut dénoncé comme tenant chez lui à la Monnaie un atelier de cartouches destinés, disait-on, aux chouans, et cela parce qu’il avait occupé cinq ou six femmes à mettre en rouleaux de cinquante centimes somme de quarante mille francs que l’état venait de lui payer en pièces de cette monnaie. Mais, doué d’un tempérament de fer et d’une énergie indomptable, Dupré fit tête à ses ennemis et déjoua leurs intrigues à force de désintéressement et de droiture. Il en donna un exemple éclatant lorsque la Convention ordonna la refonte générale des monnaies. Dupré s’y opposa par de vives remontrances : il affirma que les paysans ne consentiraient pas à déterrer leurs écus de six livres pour les changer contre les pièces de cinq francs à l’Hercule, et il donna de si bonnes raisons que l’Assemblée abandonna l’exécution de son projet. Le graveur-général y perdit pour sa part, cent mille livres que lui eût rapportées la tolérance légale. Mais ceux qu’il avait privés de bénéfice ne lui pardonnèrent pas facilement tant de vertu.

Cependant, au stoïsme de la Montagne avait succédé l’élégance et les mœurs faciles du Directoire. Le goût du plaisir était revenu à tout le monde, et la folie avait converti les plus sages. Dans la maison qu’il possédait à Auteuil, et dont le jardin donnait sur la rue Boileau, Dupré recevait conti¬nuellement d’aimables amis. Les soupers s’y prolongeaient jusqu’aux heures où il n’était plus possible de retourner à Paris, alors éloigné d’Au¬teuil, qui le croirait ? L’amphytrion retenait ses convives, et sa maison devenait une hôtellerie charmante et joyeuse. Lui, bien que ses besoins personnels fussent modiques, il dépensait gaiement sa fortune, qui était considérable, et sa bourse fut toujours ouverte, jusqu’au jour où il se maria. Ce fut vers 1801 déjà se dessinait à l’horizon une figure hâve, au teint bilieux et amer, aux cheveux plats, celle du premier consul. Dupré en grava le profil avec cet accent d’individualité qu’il avait mis dans ses mé¬dailles de Franklin, de Lavoisier, du Bailli de Suffren, de Nathaniel-Green, cet accent dont s’est inspiré David d’Angers pour modeler ses admirables médaillons. En attendant que les flatteries du ciseau lui eussent imprimé une physionomie romaine, la tête de Bonaparte n’était, sous le burin de Dupré, que celle d’un Corse aux joues creuses, à l’œil ardent. Un décret de la Convention condamnait à mort quiconque frapperait une monnaie française à l’effigie d’un homme. Dupré refusa de livrer au ministre l’avers qu’il venait de graver, et qu’on allait substituer subrepticement aux types républicains. Un jour, le premier consul vint visiter la Monnaie. Dupré était absent. Ce fut Tiolier qui présenta au visiteur la médaille d’usage ; il reçut en échange le titre de graveur-général. Malgré les instances de Louis David, qui offrait d’obtenir une répara¬tion, Augustin Dupré quitta de bonne grâce l’hôtel des Monnaies, où il avait eu à souffrir d’un formalisme, affecté peut-être, qui avait longtemps gêné la liberté de sa vie. A dater de ce jour, il ne travailla plus que pour les orfêvres et pour les sociétés qui lui commandaient jetons et médailles. II reprit l’habitude d’exécuter en terre cuite les sujets de ses poinçons, tels que Milon de Crotone, Minerve enseignant la jeunesse ; Il inventa les repoussés, qui valurent des millions à l’orfêvre Bienais ; il donna aussi aux imprimeurs la première idée de la stéréotypie ou clichage des carac¬tères mobiles.

Soyons justes : depuis que l’esprit de la Révolution cessait de le porter, pour ainsi dire, Augustin Dupré n’était plus qu’un artiste savant et véné¬rable. Son génie, d’ailleurs, s’était refroidi avec l’âge. Il conserva néan¬moins toute son autorité, et ce fut lui qui, dans un concours ouvert par M. de Villèle, fit triompher Michaud, à qui nous devons l’effigie de Louis XVIII, un chef-d’œuvre. En 1831, Dupré fut décoré sur la demande de Lafayette et d’Horace Vernet : c’était un peu tard.

Lafayette

Il mourut à Armentières, le 31 janvier 1833, âgé de quatre-vingt-cinq ans. Le médaillon qui décore son mausolée a été sculpté par Jaley, et nous avons un beau buste de lui, qui est l’œuvre de notre éminent confrère Auguste Dumont, son filleul. L’empire avait laissé dans l’ombre le graveur général des monnaies de la première République, et, comme pour le faire oublier, on avait pris soin de refondre ses belles pièces d’or, d’argent et de billon : il est temps que la République nouvelle le remette en pleine lumière. Qu’on refrappe donc maintenant les coins de Dupré ? L’on y verra l’image de ces aérostats qui furent les éclaireurs de Jourdan à la bataille de Fleurus et dont l’invention, toute française, nous permet en ce moment de braver, du haut des airs, un investissement barbare. L’on y retrouvera l’impérissable souvenir de nos pères, lorsque, sur la flotte de l’amiral d’Estaing, ils allèrent combattre pour la jeune république américaine, avec une chevaleresque générosité, qui n’avait pas d’exemple et qui reste aujourd’hui sans imitateurs… L’on y verra enfin, gravée en traits immortels, cette vérité qui nous est aussi nécessaire que le canon et le pain : l’union fait la force .

Charles Blanc
Cette notice écrite par Charles BLANC, a été lue le 26 octobre 1870, dans la séance trimestrielle des cinq classes de l’Institut de France. Charles Blanc, né le 17 novembre 1813 à Castres et mort le 17 janvier 1882 à Paris, est un historien, critique d’art et graveur français.

Rédigé par : Philippe Théret